Parlez-vous franglish ? Sur cette question, personne n’est neutre. Soit vous êtes un ardent défenseur de la langue, soit vous faites des conf-call après le lunch à longueur de days. Personnellement, mes études, mes convictions et ma culture m’obligent à prendre un parti intermédiaire et à distinguer les différents anglicismes que nous utilisons ou proscrivons.

Les anglicismes, les « californismes » et les autres : sorry, what ?

L’anglicisme est multiple. Aussi est-il intéressant de comprendre ce qui se cache derrière ce mot fourre-tout. L’on peut distinguer à mon sens trois types d’anglicismes : les « californismes » (je reprends ce dernier terme à Alain Rey, éminent linguiste et, pour tous les étudiants en lettres, notre maître à tous), les anglicismes au service du progrès social et les anglicismes « contingences personnelles ».

Les « californismes » : un mauvais deal…

J’appelle « californisme » le jargon de la Silicon Valley. Autrement dit, « un deal », « être corporate » ou « proactif », « se caler un meeting ASAP » sont tout droit venus de l’Amérique libérale et c’est pour cela que je tends à de ne pas les utiliser. Je ne participe pas donc pas à des « conf-call », mais à des « conférences téléphoniques ». Pourquoi ? Car les californismes m’exaspèrent, non parce qu’ils sont des anglicismes, mais parce qu’ils sont teintés d’un capitalisme ravageur dans lequel je ne me reconnais pas.

Le langage du progrès social : un must

En revanche, il y a toute une catégorie d’anglicismes qui est au contraire le langage du progrès social. Par exemple, je préfère parler d’empowerment des femmes plutôt que de prise de pouvoir ou de renforcement du pouvoir. Non seulement la formule est plus catchy, mais le terme d’empowerment renvoie aussi à toute une histoire américaine des années 60 – 70 qui a contribué aux progrès sociaux actuels. Le mot à lui seul englobe cette histoire. Idem pour le mot Queer, dont la traduction française est toujours utilisée comme une insulte en français… Ce petit mot est le symbole de toute une lutte de réappropriation du langage par une communauté opprimée. Alors, n’en déplaise aux linguistes, je continuerai combatte le « mansplaning » et le « slutshaming ».

La zone grise : les contingences personnelles

Enfin, dernière catégorie : « la zone grise », que j’appelle également les anglicismes « contingences personnelles ». Nous employons tout un vocabulaire venu des dictionnaires anglo-saxons qui est tout à fait contingent. Par exemple, dire que quelque chose est cute n’a pas grand intérêt objectivement, sachant que le mot « mignon » a exactement le même effet. L’on retrouve également dans cette catégorie des mots tels que « un like », « un post », etc. qui tout en étant des californismes, sont entrés dans le vocabulaire personnel de chacun alors qu’ils ont des équivalents français tout à fait valables qui n’empêchent pas la compréhension historique du concept. Cependant, comme nous le verrons par la suite, il y a un intérêt à utiliser ces mots dans la construction de votre personnalité.

Utilisons les bons anglicismes

Je ne m’étendrai pas ici sur les californismes, car si le phénomène est intéressant à étudier, je souhaite me concentrer sur les anglicismes que j’affectionne, c’est-à-dire ceux faisant écho aux progrès sociaux et aux contingences personnelles. Leur utilisation est la conséquence de deux choses :

  • De ma personnalité et de la construction de celle-ci ;
  • De mes décisions politiques conscientes.

La langue que vous parlez reflète vos personnalités

Je fais mienne la formule d’Albert Camus « Ma patrie, c’est la langue française ». Je lis, je parle, je pleure, je ris en français. Mais c’est un français que je construis, qui est coloré et saupoudré d’un exotisme flamboyant dans lequel je me sens bien. Ces anglicismes qui se faufilent dans notre langue sont en fait le reflet de notre nouvelle génération cosmopolite qui parle deux, trois langues, parfois quatre. En 2007, Nairan Ramírez-Esparza, professeure en psychologie sociale à l’université du Connecticut a montré que les personnes bilingues possédaient plusieurs personnalités suivant la langue qu’ils parlaient. Voici un extrait de son brillant article que vous pouvez retrouver ici en intégralité :

By some estimates, half the world’s population is bilingual and many others are multilingual (Grosjean, 1982). With regard to this group, it has often been noted, sometimes by bilinguals themselves, that bilinguals express different personalities when they speak in different languages. Indeed, previous research has even provided some support for the idea that language influences bilinguals’ responses to value related surveys (e.g., Ralston, Cunniff, & Gustafson, 1995). One of the most compelling theoretical explanations for these phenomena is the Cultural Frame Switching effect (CFS ; Hong, Chiu, & Kung, 1997 ; Hong, Morris, Chiu, & Benet-Martinez, 2000), where bicultural individuals shift values and attributions in the presence of culture-relevant stimuli.

Autrement dit, intégrer des mots étrangers, en l’occurrence anglais, en français peut simplement relever d’une ambition d’unification de l’être. La langue parlée devient ainsi un reflet plus précis, plus véritable, de qui l’on est.

La langue est politique

La langue n’est pas neutre. Elle est le reflet d’une époque, d’une histoire, d’une culture, etc. Bref, la langue est politique. Les censeurs de la langue devraient peut-être prendre en compte la riche culture qui découle de l’utilisation du franglais en tant que cela témoigne d’un dialogue entre les langues. Qui plus est, le français parlé aujourd’hui par les académiciens n’est autre qu’un français hérité des influences italiennes du XVIe siècle à la cour du roi, hérité également de celles des Anglais, Arabes, Espagnols et Portugais. La langue évolue et prend des chemins parfois inattendus. L’oublier, c’est faire l’impasse sur la diversité culturelle, concept ô combien politique, de la langue. Ainsi, mon choix de mêler l’anglais au français intervient également en réaction à la rigidité de l’Académie française. Cette institution normative totalement dépassée ne reflète en aucun cas la réalité de la langue et refuse de voir la portée politique de celle-ci. Transgresser leurs sacro-saintes règles est donc pour moi un choix politique que je revendique. En nous élevant contre l’institution, nous gardons la langue en vie !

Contre l’opprobre jeté sur les anglicismes

J’ai fait des études classiques, je suis passée par une classe préparatoire littéraire puis par la vénérable Sorbonne. Je sais donc manier la langue de Molière et me fondre parmi les élites qui pensent être les gardiennes du bien parlé français. Mais utiliser des anglicismes vous rend suspect. Comme si, soudainement, vous deveniez un être un peu stupide, pas très cultivé. L’on vous lance des regards qui en disent long. Bref, vous passez dans la catégorie du rustre, ou pire, du beauf. Mais cela est le résultat de clichés qui ont la peau dure (régulièrement renforcés par des articles outrés du Figaro…). Alors, une bonne fois pour toutes, utiliser des anglicismes est la preuve d’une savante habileté à manier les langues et à les intégrer au sein d’un parler quotidien. Je souhaite donc ici réhabiliter certains de ces petits mots venus de la Perfide Albion et même d’outre-Atlantique et donner ses lettres de noblesse à une langue vivante imprégnée d’autres langues.

Articles liés : Les anglicismes made in France, Français et anglais : la guerre des mots.

Je parle quotidiennement anglais que ce soit avec ma compagne ou avec mes fellow compagnons de co-working. Ma personnalité est empreinte des diverses influences des langues que je maîtrise. Et lorsque je m’exprime, j’utilise tous les mots présents dans mon vocabulaire personnel, qu’ils soient anglais, français, ou espagnols ! Bien entendu, il y a des contextes à respecter. Étant amenée à rédiger et à relire en français, je n’introduis pas des mots étrangers dans la littérature française si cela n’est pas explicitement requis. Mais dans l’utilisation quotidienne de la langue, je continuerai à dire que les jupes longues font leur come-back, que mon chat a fait son coming out ce week-end et que mon frère est cool. Et pour finir en beauté, je vous propose cette vidéo dans laquelle vous pouvez voir Alain Rey slamer en free-style : c’est chill et clairement, il fait le job (à partir de 10 min 38 s). Un régal !

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